De l'art d'écrire

Rencontre avec Nila Kazar : Y a-t-il une vie après l’édition ?

Chez Kobo Writing Life, nous aimons aller à la rencontre des auteurs pour apprendre à les connaître. Qu’est-ce qui les pousse vers l’écriture, qu’est-ce qui les anime pour sortir ces histoires d’eux-mêmes, mais aussi quel est leur parcours dans l’édition et comment en sont-ils venus à s’autoéditer ? S’il est une auteure qui a bien des choses à partager de son riche parcours dans l’édition, c’est sans conteste Nila Kazar. Auteure d’une oeuvre protéiforme, elle explore dans chacun de ses textes les ressorts de la créativité littéraire. Outre cette activité, elle a d’autres cordes à son arc comme nous l’avons appris lors d’un entretien riche en confidences…

Bonjour Nila Kazar. Vous êtes une auteure aux multiples casquettes, avec de nombreuses vies dans l’édition. Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Auteure de fiction, mais aussi traductrice et scénariste, j’ai publié des romans et des nouvelles. J’ai été critique littéraire dans les domaines Europe centrale et balkanique. J’accompagne des particuliers dans la rédaction de leurs livres. Je fais aussi des travaux d’édition : je co- ou ré-écris des livres signés par d’autres, uniquement des non-fictions pour ne pas contaminer mon champ personnel. Comment se donner les moyens de l’indépendance ? Pour moi, c’est un va-et-vient permanent entre plusieurs solutions jamais tout à fait satisfaisantes.

L’une de vos activités consiste à pratiquer la pédagogie de l’écriture dans diverses formations. Qu’entendez-vous par là et qu’essayez-vous de transmettre à vos étudiant.e.s ?

À la fac, j’enseigne la création littéraire en Lettres, l’écriture de scénario en Communication et la rédaction éditoriale en Métiers du livre. J’ai aussi mené des dizaines d’ateliers d’écriture créative au collège et en bibliothèque.

J’essaye de transmettre ma pratique avec une approche artisanale : je n’enseigne pas l’écriture, je l’accompagne. Par le partage oral des travaux en cours, suscitant les réactions des autres participants ; par les annotations précises que je fais en relisant chez moi les écrits ; par la discussion sur les orientations possibles du texte ; par la prise de conscience qui naît chez les écrivants des processus de la création, qui m’intéressent davantage que les procédés, très utilisés en écriture créative (exercices à contraintes, inductions, etc.). Je n’impose jamais ma manière à moi, je tâche de respecter la personnalité de chacun et de l’aider à repousser ses limites.

Votre incursion dans le numérique a commencé avec votre blog, Bazar Kazar, où vous demandez de manière provocatrice s’il y a une vie après l’édition ! Alors, verdict ?

Oui, sans aucun doute ! Dans l’édition traditionnelle, malgré une carrière déjà longue, ces dernières années j’étais devenue un auteur SDF, errant de maison en maison. Parce que de nos jours, j’ai le sentiment que certains éditeurs ne misent sur les auteurs qu’une seule fois, n’investissant pas vraiment pour diffuser et soutenir le livre, attendant juste de voir comment il se comporte face à la concurrence des autres livres, et s’il coule, eh bien on passe au suivant ! C’est très violent, même si c’est feutré en apparence.

C’est là que je me suis décidée à lancer un blog qui mettrait en perspective ma connaissance de l’édition, rendrait service aux nouveaux auteurs en leur faisant gagner du temps, et me permettrait à moi de prendre de la hauteur, de comprendre que je ne suis pas une victime isolée, mais une parmi des centaines de milliers de par le monde, d’une certaine bestsellerisation qui a commencé à toucher le monde du livre, avec pour corollaire un phénomène déjà ancien de surproduction qui obéit à des impératifs de rentabilité rapide.

En même temps je me suis demandé, sachant que je ne peux pas m’arrêter d’écrire, s’il existait d’autres canaux pour atteindre mon lectorat. Et j’ai décidé de mener une expérience rigoureusement scientifique sur moi-même, repartant de zéro sous un pseudonyme en créant des profils ad hoc. J’appelle cela modestement « l’expérience Gary-Ajar du XXIe siècle » !

Ce blog vous a menée vers la publication numérique et l’autoédition. Quel regard portez-vous sur ce phénomène : renouveau de l’édition ou miroir aux alouettes ?

Un peu les deux ! La seule fenêtre de diffusion qui se soit ouverte dans ce milieu depuis des décennies, c’est le numérique, qui autorise le rapport direct avec les lecteurs grâce aux plateformes de vente en ligne du genre de Kobo, grâce aussi aux sites spécialisés, aux blogs littéraires et aux réseaux sociaux. Le livre numérique, quant à lui, permet de faire découvrir ses écrits à un public restreint car peu de gens lisent sous ce format en France. Mais cela vaut le coup d’essayer – en tout cas, c’est mieux que de gémir sur son sort et de sombrer dans la dépression !

Je n’ai pas à me plaindre du résultat : j’ai repris le contrôle de mon destin d’auteur et mes livres ont été lus et appréciés. J’ai rencontré de véritables amis et j’ai, de mon côté, découvert des ouvrages excellents, parfois très au-dessus de ce qui se publie dans les collections prétendues littéraires, et aussi des livres de genre (polars, thrillers) remarquables. Des auteurs talentueux qui ne rentrent pas dans les cases de l’édition traditionnelle ont émergé et se sont constitué un lectorat tout en conservant leur indépendance. Je m’en réjouis, car de ce fait les rapports de force ont été un tant soit peu rééquilibrés entre auteurs et éditeurs.

Par contre, je note aussi des effets secondaires dans cet écosystème parallèle : sur certaines plateformes, la production plus exigeante a du mal à se rendre visible — et à être lue —  au milieu des livres de genre (feelgood, romance…) qui se sont répandus en numérique et en autoédition. Plus grave, certains éditeurs ont commencé à aller à la pêche parmi les bestsellers autopubliés, réalisant ainsi leur vieux rêve de ne plus prendre aucun risque et renforçant la domination d’un même type de livres. C’est dommage…

Vous vous renouvelez en permanence, à la fois dans votre écriture et dans votre parcours d’écrivain. Ainsi, vous avez inventé une nouvelle formule avec un éditeur traditionnel, Qupé éditions, qui est devenu votre coéditeur pour vos derniers opus Sauvée par Shakespeare et Platonik. Quelle est exactement la relation qui vous lie ?

Nous avons mis au point une variante du « compte à demi », qui est la coproduction par deux éditeurs d’un seul ouvrage : j’assume la fabrication et la diffusion dématérialisées, et Qupé les assume pour la version imprimée, le livre physique. Je suis donc coéditeur. De plus, en tant qu’auteur, je touche 10% des droits sur les ventes papier. Je n’ai pas eu d’à-valoir à la signature du contrat, mais je conserve l’intégralité de mes droits numériques. Je cède l’exploitation de ces deux titres pour une durée limitée à trois ans, renouvelable si nous le souhaitons, ce qui change considérablement par rapport aux contrats habituels (70 ans après le décès de l’auteur). Nous nous rendons des comptes bisannuels dans la joie et la bonne humeur, même s’il s’agit de sommes le plus souvent modiques.

Mais je voudrais dire un mot sur la façon dont j’ai noué cette relation avec Qupé : Hana et Federico sont deux graphistes indépendants très doués que je connaissais avant. Je les ai contactés pour leur commander une couverture, et là, ils m’ont informée qu’ils venaient de lancer une maison d’édition. Ils aimaient mon blog Bazar Kazar, ils aimaient mes nouvelles au format numérique : bref, ils avaient envie de me publier. Ils m’ont incitée à faire un tirage papier plus important que je ne l’avais imaginé au départ. J’ai retrouvé chez eux du désir, qui est le moteur de tout projet, et une confiance mutuelle. Qupé s’investit à fond pour promouvoir mes livres, et je leur en suis très reconnaissante.

Lors de notre rencontre au Salon Fnac Livres en septembre 2018, nous avons évoqué votre dernier projet alliant écriture et réseaux sociaux : Secoué, chronique d’un procès d’assises qui revisite à sa manière le feuilleton. Vous avez d’abord choisi de partager cette chronique en épisodes sur Facebook, avant de la retravailler en vue d’une publication au format ebook. Qu’est-ce qui vous a conduite à privilégier en premier lieu les réseaux sociaux pour rendre compte d’un procès d’assises, sujet sensible et difficile s’il en est ?

Justement, je me suis dit que les réactions des lecteurs, au fur et à mesure que je leur délivrais des tranches de cette histoire vécue 18 mois plus tôt, m’aideraient à approfondir le travail en cours. Et tel a été le cas. Les questions, les commentaires, les suppositions, les conversations en privé m’ont beaucoup éclairée, mais aussi soutenue. En effet le sujet est terrible : l’infanticide. J’avais du mal à me replonger dans mes notes manuscrites prises à la volée pendant les audiences. Le fait de partager sur Facebook me donnait le sentiment de ne plus être seule à affronter l’horreur de ce « récit vrai », comme je l’appelle.

De plus, il se trouve que j’avais des aperçus sur les coulisses de l’affaire, ce qui m’a permis d’aller plus loin que le simple compte rendu, de mettre les faits en perspective, et même, de tenter d’élucider les sources du crime. Au moment de la réécriture, je me suis appuyée sur les commentaires des premiers lecteurs pour étayer ma réflexion, mais aussi sur des échanges privés avec l’un des témoins du procès.

Ce texte a vocation à être lu pour lui-même, mais j’espère également qu’il pourra servir d’exemple, afin d’éclairer la conscience collective au sujet de ce genre de drame familial. Dans ce but, je l’enverrai aux organisations et institutions concernées.

En tant qu’observatrice aguerrie du monde de l’édition, quel regard portez-vous sur le mouvement #PayeTonAuteur qui a émergé en 2018 et qui a débouché entre autres sur la création de la Ligue des auteurs professionnels ? On peut noter avec intérêt que, pour la première fois, une association d’auteurs s’ouvre aux auteurs autoédités !

J’applaudis des deux mains ! D’ailleurs, sur mon blog je m’attaque aussi aux mauvaises pratiques dénoncées par ce mouvement. Il y a quelques années, j’étais membre du bureau d’une association d’auteurs où je défendais la professionnalisation des activités annexes de l’écrivain (animation de débats, participation à des rencontres, ateliers d’écriture, etc.). À l’époque, j’étais souvent désespérée de constater que nombre de mes aînés, bien plus connus que moi, se satisfaisaient d’une relation infantilisante avec leur éditeur et n’osaient pas lui réclamer leur dû, de peur de déplaire. Voir les jeunes auteurs prendre enfin au sérieux leur métier et monter au créneau me ravit ! Et que la Ligue s’ouvre à toutes les sortes d’auteurs me va très bien aussi. Cela ne peut que tirer tout le monde vers le haut.

Pour conclure sur la spécificité de votre écriture aux qualités d’exigence, pourriez-vous nous dire quel est le point commun entre vos différents livres parus sous votre nom de plume Nila Kazar : Les Rivières fantômes, Le Manuscrit et la mort, Sauvée par Shakespeare qui réunit ces deux recueils de nouvelles, Platonik, et enfin Secoué?

Il y a un seul point commun : je n’écris que ce qui s’impose à moi. Pas de livres d’opportunité, pas de bouquins à la mode ! Écrire, c’est passer des années à piocher au fond d’une mine sans être assuré de revoir un jour la lumière. Si l’on est un auteur sérieux, cela ne peut répondre à une motivation autre qu’une puissante nécessité intérieure. Chacune de mes nouvelles est retravaillée pendant des mois. Je ne tiens pas à en écrire beaucoup, je veux juste qu’elles soient le plus abouties possible. Quant à mon roman Platonik, il m’a pris trois ans, et après cela, j’étais complètement vidée ! Le récit Secoué m’a permis, par le biais d’un retour au réel, de reprendre contact avec l’écriture. Je ne sais pas ce qui viendra ensuite, même si j’ai quelques idées en tête, et des ébauches de chapitres… J’essaye de faire confiance à l’écriture, qui est aussi un processus organique, en partie autonome. On verra bien ce qui en sortira !


Cet entretien vous a donné envie de vous frotter à la plume sans concessions de Nila Kazar ? Faites votre choix !

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