De l'art d'écrire

Rencontre avec Val Bianco, lauréate 2021 du concours Kobo by Fnac x Quais du polar x Alibi

Après plus d’un an de pandémie et de nombreuses annulations de salons, l’édition 2021 du festival Quais du Polar vient de s’ouvrir, pour notre plus grand bonheur. Ce vendredi 2 juillet, nous retrouvons les équipes Quais du Polar et Alibi pour l’annonce des résultats tant attendus du concours de nouvelles. Le jury parrainé par l’auteur Colin Niel a échangé longuement pour départager les 10 finalistes lors de la délibération. C’est finalement l’autrice Val Bianco avec le texte intitulé L’Homme qui pleure, qui remporte cette édition. Nous l’avons interviewé pour en savoir plus sur son rapport à l’écriture et son expérience des concours d’écriture.

Avez-vous déjà participé à d’autres concours d’écriture ? 

Oui, et avec une certaine régularité depuis un peu plus de trois ans. J’ai par exemple participé à plusieurs éditions du concours du festival Sang d’Encre de Vienne, une fois à celui du Prix Don Quichotte, ainsi qu’à celui du festival de Paris Polar ou au concours Zadig. Quelques textes ont été récompensés par des places de finalistes ou salués par des membres des jurys. Des expériences encourageantes. Mais surtout, je participe obstinément au concours de Quais du Polar depuis 2017. Il s’agissait du concours absolu à mes yeux. J’adore ce festival. J’y viens aussi souvent que possible. Il m’a permis de rencontrer et d’échanger avec des auteurs cultes comme P.D. James, Elisabeth Georges, Michael Connelly ou Deon Meyer. Il m’a permis aussi de sortir de mon enfermement, puisqu’avant de m’y rendre, je lisais avant tout des auteurs de polar étrangers. Quais du Polar m’a, avec bonheur, mise sur la voie du polar français avec par exemple Franck Thilliez ou Sandrine Collette pour le roman noir… Et de là, je me suis mise en tête de tenter de lier mon nom à la petite histoire du festival parce qu’à chacune de mes visites, je m’y  sens comme un poisson dans l’eau. Objectif atteint. Moralité : surtout, ne jamais renoncer. 

Quelle a été votre expérience avec le concours QDP x Kobo by Fnac x Alibi en particulier ? 

L’association de Quais du Polar avec Rakuten Kobo existe depuis l’an dernier. Au départ, j’avoue avoir levé les yeux au ciel. Je redoutais que ne soient favorisés les auteurs qui bénéficiaient d’un gros réservoir de fans ou d’amis sur les réseaux sociaux. Je n’étais pas certaine non plus de vouloir « jeter mon texte en pâture »  sur le site de Rakuten Kobo. D’accepter la critique experte d’un jury est une chose, de s’exposer à celle de lecteurs parfois pointilleux et occasionnellement durs est plus compliqué, surtout quand le travail est encore amateur et la confiance fragile. Mais globalement, il y a plus de bienveillance que l’inverse, et puis cela forge le caractère, aide à savoir si on a réellement envie de livrer nos textes à une exposition publique, ou pas. 

Comment êtes-vous venue à l’écriture ?

Tout d’abord, par la lecture bien sûr. En débutant avec les aventures de Fantômette ou du Club des Cinq. Ces romans ont développé mon imaginaire d’enfant. Puis, toujours enfant et adolescente, par le biais de mes enseignantes. La première au CM2 nous proposait des exercices d’écriture d’articles ou de poèmes pour le journal de l’école. J’attendais toujours avec une réelle impatience le samedi dont la matinée était réservée à cette activité. Cette institutrice m’a aussi fait participer à mon premier concours d’écriture régional et mon texte a reçu un « Prix Spécial » alors que notre classe était hors catégorie et que nous ne participions que pour le plaisir. L’émotion que j’ai ressentie le jour où mon institutrice nous a donné les résultats du concours ne m’a jamais totalement quittée. J’ai également conservé précieusement le livre gagné en lot. Je suppose que plus ou moins inconsciemment je cherche depuis à revivre ce moment :). Ensuite, une enseignante de collège a développé mon goût pour l’écriture en nous proposant chaque semaine de rédiger de courts textes sur la base de mots jetés au hasard. J’adorais ces défis. Elle a achevé là de me rendre complètement accro à l’écriture. Elle m’avait d’ailleurs dit que j’allais forcément devenir « journaliste ou écrivain ».

Qu’avez-vous pensé du thème du concours de cette année quand vous l’avez découvert ?

Je suis toujours « choquée » quand je découvre les thèmes du concours. Il y a  donc une phase de grand blanc et de stupéfaction. Ma première pensée est à chaque fois de me demander ce qui a bien pu passer par la tête des organisateurs pour proposer un sujet aussi impossible ou insaisissable. J’ai systématiquement l’impression que le sujet n’est pas pour moi. Cette année n’a pas fait exception. Je me sentais un peu piégée par le versant écologique du thème. Je trouvais inconfortable et risqué de plonger vers une nouvelle foncièrement écolo avec le risque d’en devenir moraliste. Une nouvelle policière ou noire doit, à mes yeux, avant tout rester une nouvelle policière ou noire. Je compte aussi sur l’intelligence du lecteur, je ne veux pas lui faciliter la tâche. Je sentais que je ne voulais pas écrire un texte de dénonciation directe. Les travers pollueurs de notre société devaient être en toile de fond, faire partie du canevas sans en être l’épicentre souligné, parce qu’il en va ainsi dans notre quotidien également. Les abus sont là, sans cesse autour de nous, et parfois à peine remarqués. 
La nature par contre m’a tout de suite intéressée comme personnage à part entière. Elle est aussi belle que naturellement inquiétante et dangereuse. C’est ce qui en fait un atout majeur dans beaucoup de thrillers. Et c’est comme ça que mon personnage principal s’est retrouvé au fond d’un gouffre. Obscur et boueux. Comme avalé par une cavité du monde. Restait à savoir s’il allait pouvoir en sortir… 

Le polar est-il votre genre de prédilection ? 

Oui, totalement, parce que j’écris ce que j’aime lire et que sans doute plus de quatre-vingt pour cent de mes lectures sont des polars et romans noirs. J’ai écrit quelques nouvelles dystopiques pour des concours proposant d’imaginer une ville en 2050 (Bordeaux puis Lyon) et je me suis rendue compte que j’adorais aussi l’exercice. Pour la seconde, je n’ai cependant pas pu m’empêcher de la transformer en mini thriller. 

Quel défi représente l’écriture d’une nouvelle ? Question subsidiaire : et celle d’un roman ?

Le défi absolu réside évidemment dans la brièveté de la nouvelle. Dans le cas particulier d’un concours de nouvelles, les contraintes varient le plus souvent de 8 000 à 35 000 caractères. Mais peu importe le nombre, je le dépasse toujours outrageusement, et c’est tant mieux puisque je suis obligée ensuite de tailler dans la masse et de débarrasser le texte de tout ce qui finalement, lui nuisait. Une nouvelle est un concentré d’essentiel. Selon le genre, c’est aussi un concentré d’action et, dans tous les cas, de personnages. Quant à sa structure si, naturellement, le début est important, rien n’est plus capital que de réussir sa fin. La chute représente plus de cinquante pour cent de l’impression laissée par une nouvelle. Dans le cas de L’Homme qui pleure, ma première fin était mauvaise. Pas assez frappante… Il est probable que je n’aurais peut-être même pas été finaliste si je l’avais conservée. 

Quant à l’écriture d’un roman, elle diffère de celle de la nouvelle comme l’exercice du marathon diffère de celui du sprint. D’un coté, un exercice d’endurance et de discipline alors que de l’autre, tout n’est que fulgurance et explosion. Le roman demande plus de rigueur et une plus grande capacité à s’organiser, à se projeter. La difficulté pour moi est de me limiter à une histoire, à un projet. Deux départs de roman sont en chantier. L’un est bien plus avancé que l’autre… Mais pour ce projet-là, je triche un peu puisqu’il se construit sur trois points de vue, à trois moments différents de l’intrigue et que cela se transforme quasiment en l’écriture et la juxtaposition de trois nouvelles… Qui naturellement trouveront un point de jonction. Le second projet est un roman très noir, une déclinaison totalement féminine du Misery de Stephen King, sans le rapport de l’écrivain à sa fan mais par contre sur le thème de l’enlèvement incompréhensible avec un quasi huis-clos entre deux personnages aux contours obscurs. Je n’arrive pas à renoncer à un texte au profit de l’autre. Le défi est donc là pour moi. De savoir faire des choix et de réussir à trouver plus de rigueur et de discipline.

Quels sont les livres et auteur.ice.s qui vous ont inspirée ?

J’ai été inspirée probablement par tous les auteurs que j’ai lus, et je continue de l’être par chaque nouvelle lecture, d’une façon ou d’une autre, pour m’en rapprocher ou m’en éloigner. Chaque lecture laisse une trace en nous, une forme d’inspiration donc. Les lectures les plus marquantes dans mon cas sont sans doute celles des romans de Patricia Highsmith, de Val McDermid, de Fred Vargas et de Joyce Carol Oates, avec une mention très spéciale à Stephen King pour l’ambiance délibérément sombre et aux limites de l’irrationnel qu’il a certainement contribué à insuffler à certains de mes textes. Mais j’ai commencé comme la plupart des personnes de ma génération avec Enid Blyton et Agatha Christie. Les coups de coeur récents : Sara Lövestam et Jamey Bradbury. Il y a une influence après chaque rencontre avec le monde romanesque d’un écrivain. Tout est ensuite dans la transformation qui s’opère en nous et dans l’alchimie qui va plier ces matériaux absorbés à la création de notre propre univers littéraire. 
Quant à donner des titres, difficile de trier, je lis tous les romans des auteurs que j’aime. L’incontournable cependant : Le poète de Michael Connelly. 

Quel regard portez-vous sur l’autoédition ?

 Un regard au départ méfiant, avec l’idée que l’autédition véhicule avec elle l’image d’une édition « faute de mieux » et comme un constat d’échec. J’avais jeté un oeil à ce que proposaient certaines plateformes d’autoédition numérique avec beaucoup de réserve. Puis mon regard a évolué, principalement parce que la plateforme Kobo Writing Life donne beaucoup plus de liberté à l’auteur, plus de visibilité aussi avec une immédiateté sur la réalité des ventes. On ne reste pas en plan et un peu seul(e)s à se demander si un texte rencontre un public ou pas. On a aussi la possibilité aussi de voir si les quelques actions que l’on effectue pour faire notre promotion ont des conséquences réelles sur les téléchargements ou pas. Cela permet surtout et le plus souvent de rester très humble puisqu’il est très difficile d’aller à la rencontre d’un public si l’on ne dispose pas d’un spectre large  pour atteindre des lecteurs via les réseaux sociaux. Après, pour quelqu’un comme moi qui travaille sur le roman sans encore totalement s’y dédier et qui prend un plaisir réel et un peu compulsif à écrire des nouvelles, l’autoédition permet de donner à ces textes une autre vie que celle de la sphère intime.
L’écriture de la nouvelle est un bon exercice de discipline, de construction, de création. J’aime le plaisir court qu’il procure et les fulgurances par lesquelles il passe. Cependant, la nouvelle n’est pas un genre très prisé en France, les éditeurs n’en sont pas friands, cela principalement parce que le lecteur français n’est pas très en demande non plus. Nous n’avons pas cette culture de la nouvelle comme ils l’ont en Amérique du Nord par exemple. Consciente de cela, je n’ai jamais envoyé mes nouvelles à un éditeur et c’est, de fait, le principal attrait de l’autoédition pour moi, de voir mes textes apparaitre ailleurs que dans un obscur dossier sur mon ordinateur. De leur donner une identité, de réfléchir à une couverture. C’est une autre façon de continuer à faire vivre l’histoire. Et c’est aussi une façon, sans doute, de mettre le pied dans la porte de l’édition. La porte peut sembler plus étroite et plus petite que celle d’un éditeur, mais il y a une ouverture… 

« Quand Big Data se fait enquêteur, ou comment les données peuvent aider à résoudre les enquêtes« , thème du concours 2020.
Découvrez la nouvelle lauréate 2020 ici.

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