De l'art de publier

Interview – Marie-Laure Cahier & Elizabeth Sutton

De l'art de publier - Interview Sutton & Cahier

Les auteurs-entrepreneurs, ce sont tous les auteurs qui utilisent les ressources offertes par le numérique pour écrire, éditer, publier, vendre et promouvoir leurs œuvres. Ils revendiquent des formes de liberté et d’indépendance, et prennent en main leur destin d’auteur. Marie-Laure Cahier et Elizabeth Sutton explorent dans leur livre Publier son livre à l’ère numérique toutes les voies qui s’offrent aujourd’hui aux auteurs pour faire connaître leurs écrits. Nous sommes allés à la rencontre de ces deux professionnelles du livre qui mettent leurs compétences au service des auteurs.

Publier son livre à l’ère numérique a été co-écrit. Comment s’est déroulé le processus de création ?

Marie-Laure Cahier : Nous avons très vite été en phase sur ce que nous voulions obtenir : un livre qui ne soit pas qu’un guide pas à pas pour réaliser un e-book (il en existe déjà beaucoup), mais un ouvrage de « stratégie éditoriale » pour tous les auteurs qui se demandent quelles voies s’offrent à eux pour publier à l’ère numérique, et pas seulement en numérique !

Une fois l’architecture générale établie, la répartition des chapitres s’est faite tout naturellement, du fait que nous avions, chacune, des spécialités différentes et complémentaires. J’ai une orientation d’éditeur, alors qu’Elizabeth a une expérience marketing et commerciale. J’ai fait toute ma carrière dans le livre papier, Elizabeth dans le livre numérique. C’est Elizabeth qui connaissait des auteurs autoédités, alors que les miens étaient des auteurs « tradi ». On a mis tous ces ingrédients dans un shaker et on a (bien) secoué. On a fait chacune des premiers jets des chapitres attribués, puis on a « itéré », « caviardé » jusqu’à ce qu’on tombe d’accord. Comme je viens de l’édition universitaire, je me suis chargée de vérifier toutes les sources, comme les études et les ouvrages. En définitive, le processus a été rapide : en quatre mois, nous avons obtenu un manuscrit complet qui a été soumis à Eyrolles, notre éditeur. Il l’a accepté avec assez peu de modifications. Les réactions des lecteurs nous ont fait très plaisir car ils indiquent à la fois que le livre est complet et bien documenté, et en même temps qu’il est accessible, et même parfois drôle.

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Elizabeth Sutton & Marie-Laure Cahier

Votre ouvrage est publié à la fois chez l’éditeur Eyrolles pour le format papier et autoédité au format numérique. Qu’est-ce qui a motivé votre choix ? L’éditeur traditionnel est-il mieux préparé pour s’attaquer au marché papier ?

Elizabeth Sutton : Dès l’origine, il n’était pas question pour nous de publier ce livre sans mettre en œuvre pour nous-mêmes les orientations ou solutions que nous préconisions. C’était une façon de tester « in real life » nos propres conseils. Ce livre se devait d’être un démonstrateur des passerelles possibles entre édition classique et autoédition. Avec Marie-Laure, nous étions complètement d’accord sur ce point. Oui, l’éditeur classique est évidemment mieux placé pour attaquer le marché des librairies physiques, mais ce n’était pas du tout le cœur de notre motivation. Notre objectif, c’était d’être un « modèle » d’auteur hybride, tel que nous le décrivons dans le livre, en obtenant la scission des droits papier et numérique pour l’exploitation de l’ouvrage. Je ne sais pas trop ce qui se serait passé si nous n’avions pas pu le réaliser tel que nous le voulions. Peut-être que nous aurions laissé tomber le projet ! Le premier éditeur auquel nous l’avons proposé a d’ailleurs accepté le livre mais refusé de scinder les droits. On a dit « non » ! Nous avons alors repris notre bâton de pèlerin et Eyrolles nous a dit oui. Je trouve que c’est une belle histoire.

Dans votre livre, vous dites qu’on ne doit pas se conformer au modèle américain en matière de « best-sellerisation », est-ce que cela signifie que le marché français a ses propres règles en la matière ?

E. S. : Non, le phénomène de best-sellerisation, c’est-à-dire la concentration des ventes sur un nombre de titres réduit au détriment des « moyens » vendeurs, disons entre 3 000 et 10 000 exemplaires, est une réalité aussi bien dans les pays anglo-saxons qu’en France. Mais nous avons encore la chance d’avoir un réseau dense de librairies indépendantes qui permettent de faire émerger des titres et des auteurs émanant de petits et moyens éditeurs. C’est évidemment un atout à préserver. Mais ce qui est intéressant, c’est que l’autoédition via les plateformes comme Kobo Writing Life permet aussi de faire émerger d’autres types d’auteurs à travers la lecture numérique. Ces auteurs peuvent vendre 300, 3 000, voire (plus rarement) 10 000 exemplaires ; ils représentent donc une alternative aux best-sellers, et en ce sens ils contribuent à préserver la diversité et la richesse de l’offre.

Depuis quelques années, on constate une rupture avec l’image dite « traditionnelle » de l’écrivain dont la seule préoccupation est la création d’une œuvre. Pour vous, que signifie être auteur aujourd’hui ? Quel est l’enjeu de cette définition ?

M-L. C. : Il y a toute une tradition très française de l’artiste « surplombant », peu préoccupé de considérations marchandes, aux prises avec son œuvre, tout épris de pureté littéraire. C’est évidemment un mythe, mais un mythe tenace. Il y eut certes des Flaubert et des Proust, mais la petite histoire littéraire est surtout faite de querelles d’argent, de suppliques à des mécènes, d’insultes à des éditeurs… Voyez Balzac, Alexandre Dumas, Céline, Paul Morand et j’en passe, alors la pureté !!! Plus encore aujourd’hui, l’auteur, qu’il passe par l’édition classique ou en indépendant, doit inévitablement descendre dans l’arène et passer par une forme de mise en scène de soi. Cela peut être via les médias classiques ou via les réseaux sociaux. Olivier Nora notait : « On consomme aujourd’hui la voix et l’image de l’auteur sans avoir souvent lu une seule ligne de lui ». On connaît mieux les chapeaux d’Amélie Nothomb que ses livres. A cet engagement d’image s’ajoute pour les auteurs indépendants un engagement dans la « matérialité » du processus éditorial. Ils doivent être ou devenir des couteaux suisses, un peu manager, un peu graphiste, un peu technicien, un peu promoteur, un peu commercial, un peu juriste, un peu comptable. C’est pourquoi, nous les appelons les auteurs-entrepreneurs. Pour certains, cet état de fait n’est pas un statut choisi, cela reste une souffrance et ils préféreraient ne faire qu’écrire ; pour d’autres au contraire, c’est une formidable et nouvelle liberté, une façon de vivre qui correspond à une évolution de la société vers le travail indépendant.

Soirée de lancement

Soirée de lancement – 21 Janvier 2016

Lors de la soirée de lancement de votre livre au Labo de l’Edition de Paris, Patrick Jacquemin était intervenu pour partager son expérience en matière d’autoédition. Son livre, L’odeur de l’herbe après la pluie, subit régulièrement des modifications en fonction des critiques et évaluations déposées par le lecteur. Selon vous, le numérique a-t-il redéfini la relation auteur-lecteur ?

E. S. : Oui, c’est très intéressant. En numérique, l’œuvre n’est plus figée, ni fermée. C’est un organisme vivant qui peut intégrer non seulement les « remords » de l’auteur mais également les critiques et les suggestions des lecteurs. Le cas extrême, c’est l’œuvre commune, complètement ouverte, écrite et corrigée en permanence comme Wikipédia, dans laquelle il n’y a plus de notion d’auteur et de propriété littéraire. René Girard, le grand professeur au Collège de France, indique que cela peut contenir en germe une remise en cause de la propriété littéraire et artistique telle que nous la connaissons depuis le XVIIIe siècle, qui n’aurait alors été qu’une parenthèse de l’histoire. C’est un sujet passionnant. Avec Marie-Laure, nous avons d’ailleurs participé à un colloque d’universitaires et de chercheurs : ECRIDIL, les 12 et 13 avril à Nîmes, qui investiguait justement les trois usages fondamentaux de la chaîne du livre (Ecrire, Editer, Lire) à partir de l’innovation sociale et numérique.

Quels conseils donneriez-vous à un auteur qui souhaite se lancer dans l’autoédition ?

M-L. C. : De ne pas avoir peur de beaucoup bosser et de lire notre livre, bien sûr !

Un dernier mot pour la fin ?           

E. S. : Nous sentons que cette question de l’autoédition est en train de bouger à grande vitesse. Elle est en train de sortir d’une forme de marginalité, parfois méprisée, pour devenir une composante à part entière de la chaîne du livre. Il y a plusieurs signes indicateurs : un dossier dans Livres-Hebdo, un autre dans le magazine Lire, plus de 50 événements consacrés aux auteurs indés au dernier Salon du livre, dont une conférence dédiée sur le stand du Syndicat National de l’édition à laquelle j’ai participé. Ce qui ne semblait qu’un vœu pieux il y a à peine quelques années est en train de devenir une réalité. C’est une chance pour les auteurs, c’est une chance pour les lecteurs. Avec mon site IDBOOX, je vais continuer à regarder de près comment tout cela évolue et nous pourrons en reparler, si vous le voulez bien.


Sutton Cahier

Publier son livre à l’ère numérique : Autoédition, maisons d’édition, solutions hybrides

Vous avez un manuscrit qui dort dans un tiroir ? Vous voulez le publier ? Aujourd’hui, il existe plusieurs solutions pour faire connaître vos écrits, que ce soit avec une maison d’édition ou en indépendant. Les auteurs qui explorent de nouvelles voies, nous les appelons les auteurs-entrepreneurs.

>> Disponible sur Kobo et Fnac <<

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